


Ocre comme la vase, les roselières avant la récolte, vert comme le tendre duvet végétal des prairies humides, gris argenté à la surface des eaux stagnantes : chaque saison enveloppe ce paysage de couleurs changeantes. À proximité de la zone industrielle du Havre et du gigantesque chantier de Port 2000, la nature reprend ses droits. Au prix d'une lutte de tous les instants contre l'urbanisme galopant et le trafic routier incessant, l'estuaire le plus artifi ciel du fleuve, le plus dompté de France retourne avec envie à la vie sauvage. Une merveilleuse illusion. « Car rien n'est naturel ici », confirme – sans craindre le paradoxe – Corinne Chartier, responsable de la médiation scientifique à la Maison de l'estuaire, association qui gère aujourd'hui la réserve naturelle.
Pas un recoin de terre qui ne soit régulièrement ausculté, pas une parcelle de vie qui ne soit méticuleusement répertoriée. L'eau, qui autrefois envahissait les terres à la rencontre du fleuve et de la mer, monte à l'assaut des brèches ouvertes dans la digue, se laisse guider vers les vannes et devient un véritable enjeu pour la préservation de cette vaste zone humide sans cesse menacée par le comblement. Sauvons ce qui peut l'être, c'est toute la mission de cet estuaire « d'une grande richesse écologique », insiste Corinne Chartier. Avec sa variété de milieux et de paysages, plus ou moins inondés, des vasières aux prairies, l'estuaire sert de refuge à près de trois cents espèces d'oiseaux – dont certaines devenues très rares comme le butor étoilé, l'avocette ou le râle des genêts – nourrit et assure le renouvellement de la ressource en pêche de la Manche, abrite une multitude de plantes dont un quart qualifié d'exceptionnel et d'insectes rares.
La vie s'y présente sous toutes ses formes, jusqu'aux usagers du marais qui perpétuent leurs activités traditionnelles de génération en génération. Agriculteurs, éleveurs, coupeurs de roseaux, chasseurs qui la saison venue s'enterrent dans leur gabion pour guetter le gibier d'eau. Strictement encadrées, toutes ces activités contribuent aussi à leur façon à l'entretien et à l'équilibre de l'estuaire. Saisissant contraste d'une vie proche de la terre à deux pas des cheminées d'usine. Une nature qui au pied du Havre et du pont de Normandie, à l'ombre des grands cargos qui remontent la Seine, fait l'effet d'un souffle d'air, un véritable havre… de tranquillité.
Un champ d'observations
Sauvage, voire hostile, l'estuaire est un milieu qui ne se laisse pas parcourir si facilement. On ne partira donc pas sans un équipement adéquat, quelques consignes de sécurité et si possible, un bon guide. Entre les vasières où l'on a vite fait de s'embourber, les zones protégées, le va-et-vient des marées : « Mieux vaut être accompagné pour découvrir l'estuaire », reconnaît Clotilde Poutas, garde à la Maison de l'estuaire. Pour apprendre aussi à regarder – sans la perturber – la vie des espèces : l'estuaire est une nature qui s'apprivoise. Un minimum de connaissances préalables est donc utile. Pour cela, direction le pont de Normandie au pied duquel se trouve la salle “L'avocette” – petit musée de l'estuaire – et sa mare pédagogique au bout d'un long cheminement en bois. Depuis ce lieu, des sorties sont organisées deux dimanches par mois par les animateurs environnement de la Maison de l'estuaire. Cette dernière s'est fi xée cette année pour mission de développer l'accueil d'un public qui hésitait jusque-là à s'aventurer seul dans la roselière. Mais depuis peu, cinq sentiers pédestres ont été aménagés pour se promener plus librement et prochainement deux nouveaux observatoires à oiseaux devraient être installés sur le site d'un reposoir.
