Jusqu'en 1999 et la construction du pont de Tatara au Japon, c'était le plus grand pont à haubans du monde, d'une portée centrale de 856 m et à lui seul tout un symbole, le lien tissé entre deux Normandie ; dressé sur le plat sauvage de l'estuaire, enraciné à 54 m sous terre, ses deux pylônes
s'envolant à plus de 200 m et ses haubans étoilés, dont le plus petit ne pèse pas moins... d'une tonne et demie. Une prouesse des ingénieurs qui ont su donner grâce et légèreté à cet assemblage d'acier et de béton sous tension.
La routinePour celui qui vient de l'extérieur, passé le viaduc du grand canal, l'ascension s'accompagne toujours d'une soudaine émotion. Mais pour les riverains, la routine a pris le dessus, ramenant le pont à sa fonction première de cordon économique entre les deux rives.
Magali, trente-cinq ans, est intermittente depuis douze ans au péage ; elle a suivi toute la construction du pont et désormais le traverse chaque jour. « C'est vrai, au début on le regardait différemment », témoigne-t-elle. On voit bien encore des courageux passer à pied ou à vélo mais ils se font plutôt rares : la plupart sont motorisés et avalent d'un trait les 2,1 kms de chaussée aérienne. Aux heures de pointe, les “allegros” défilent, les abonnés autrement dit. « Et quand c'est trop long, ça klaxonne ! », témoigne Magali en ouvrant et fermant mécaniquement son carreau.
Au volant de sa voiture, difficile de glisser même un regard pour admirer les oiseaux qui peuplent cette partie de l'estuaire, contempler le mouvement des vasières modelé par les marées ; reste les lumières, et là, tout le monde est unanime, les matins roses d'été, le béton blanc dans le ciel d'orage, les haubans flottant dans la brume et les illuminations bleutées de Yann Kersalé quand la nuit tombe : la traversée quotidienne laisse toujours derrière elle au moins une belle image.
Ausculté 24h/24Parfois, c'est la tempête qui souffle de la mer « des vents qui vont facilement jusqu'à 180 km/h », souligne Didier Jean, responsable technique du pont, « Ces jours-là, j'ai toujours une certaine appréhension », reconnaît Magali.
En fait, le balancement du pont est presque imperceptible et sa fragilité n'est bien sûr qu'apparente car tout a été pensé, passé au crible des calculs de résistance. 24 heures sur 24, le pont est ausculté jusque dans ses entrailles par une équipe d'une quinzaine d'inspecteurs, ingénieurs et techniciens et n'a d'ailleurs été fermé à la circulation qu'une dizaine de fois depuis sa construction.
C'est qu'insensiblement, sa fonction est devenue vitale pour la zone, empruntée par les centaines de Havrais partis habiter rive gauche, d'entreprises prospectant de nouvelles clientèles, de touristes de passage : plus de 5 millions de véhicules par an sur cette portion deux fois deux voies presque ordinaire... du moins au ras de la chaussée. Car en prenant de la distance, perdu dans les roselières, le pont retrouve alors sa dimension poétique, d'un ouvrage d'art au sens plein du terme.