«P ersonne ne peut comprendre ce que l'on a vécu. Moi-même, je n'arrive pas à comprendre comment
j'ai supporté. » Pourtant depuis dix ans, Denise Holstein visite, inlassable, tous les collèges du département et d'ailleurs, pour porter son témoignage douloureux des camps de la mort et ne pas oublier cette page noire de l'histoire du monde : « une extermination de six millions de personnes, parmi lesquelles il y avait des bébés, des femmes, des vieillards, des enfants. C'est effroyable. » Une histoire dont on ne peut plus montrer aujourd'hui qu'un camp vide, « mais il y avait aussi les hurlements, le froid, les coups… ». Arrêtée à Rouen le 15 janvier 1943, Denise Holstein a dix-huit ans quand elle est libérée, meurtrie, irrémédiablement brisée par l'horreur et les humiliations. Après s'être murée dans le silence durant cinquante ans, devenue grand-mère puis arrière-grand-mère, elle s'est mise à parler, parler de tout ce qui la touche au plus profond, parler aux jeunes surtout, de son arrestation, de ses parents, de ces enfants qui l'accompagnaient, qu'elle a vu partir à la mort. « Ils voient arriver une vieille dame, mais je leur raconte que j'étais une lycéenne comme eux, fille d'un chirurgien-dentiste, et je leur laisse poser toutes les questions qu'ils souhaitent. » La voix douce, presque monocorde, toujours digne et sans haine. Et les élèves écoutent, même les plus indisciplinés ; dans un silence respectueux. « Ça les fait beaucoup réfléchir et souvent ils en reparlent quand je les retrouve plusieurs années après. » C'est ainsi que par le témoignage, le travail de mémoire fait son oeuvre. « Il y a encore beaucoup à faire », reconnaît Denise Holstein « il y a encore des gens qui ne savent pas ; et on n'en parlera jamais assez. » De ce point de vue, elle ne peut que saluer l'ampleur prise cette année par les commémorations de la libération du camp d'Auschwitz, « même si la libération d'Auschwitz n'a pas été celle des déportés, la plupart ayant été évacués vers d'autres camps », rappelle Denise Holstein, qui explique comment elle-même fut transférée au camp de Bergen- Belsen « où l'on ne mourait plus dans des chambres à gaz mais de soif, de faim, de saletés. » Commémorer le souvenir de la déportation est pour elle une nécessité et son voeu serait d'y associer autant que possible les plus jeunes. Se souvenir pour comprendre que contre la barbarie, la souffrance, il y a toujours un remède : l'espoir. « J'étais une petite fille rouennaise très gâtée, je n'étais pas armée pour supporter ce que j'ai vécu. Mais les ressources physiques et morales qu'un être humain peut avoir en lui sont inimaginables. » Puis elle ajoute, comme pour donner un sens à son histoire : « On peut supporter l'insupportable ; et on peut s'ensortir. »