Le temps que la confiance s'installe, les morceaux d'une existence jetés en vrac un à un s'assemblent : la disparition d'un père, les p'tits boulots, les années de galère, l'engrenage du RMi, la vie qui s'égare dans des impasses. « Un jour j'en ai eu marre », résume Emmanuelle Lucas. Le visage rond, l'oeil souriant, faussement conciliant, elle a dû apprendre à tourner les pages, enterrer les histoires
de famille pour prendre son envol. Mais aujourd'hui elle se sent bien, dans ce quartier du Bois de Bléville, ce quartier où elle a grandi, où elle a ses amis, ses habitudes, ce quartier où elle souhaiterait plus de commerces, de lieux de rencontres, de terrains de jeux pour les enfants, de moments passés ensemble. À trente-deux ans, Emmanuelle Lucas s'est forgée un fort tempérament : « Je ne regrette rien, j'ai appris beaucoup ; même si la vie est une misère, on peut se battre ».
Ouvrir un commerceSe battre pour elle et pour ses trois enfants, pour l'exemple qu'elle veut leur donner. Il y a dix ans, elle reprenait l'appartement de sa mère, au 7e étage de cette tour où les murs transpirent encore de ses souvenirs d'enfance. À quelques exceptions près, le paysage n'a pas changé et le centre commercial, là-bas derrière l'immeuble gris, est aujourd'hui moins fréquenté. Revenir chez soi pour y construire quelque chose : le projet était tout simple et très vite, l'idée d'ouvrir un commerce émerge. « J'avais entendu parler des aides à l'installation ». Emmanuelle Lucas se renseigne, frappe aux bonnes portes, démarre une formation de trois mois en gestion. Puis se voit suggérer de participer au concours que vient de lancer le ministère de l'Emploi et de la Cohésion sociale “Talents des Cités” ouvert aux porteurs
de projets dans les quartiers en difficulté. Elle, qui affrontait avec angoisse les entretiens d'embauche,
finit par se convaincre de présenter un dossier, passe un premier jury à Rouen puis à Paris et termine dans les 13 lauréats sur 44 présélectionnés avec un sentiment de fierté et un petit coup de pouce de 8 500 € ! Retrouver la confiance en soi, enfin montrer aux autres ce dont on est capable, c'était la première marche à gravir pour s'en sortir. Ensuite, il ne reste plus qu'à laisser le projet prendre forme : trouver un local et se plonger dans les listings de références, avec une idée bien précise en tête : « Mon épicerie sera ouverte de 8 h 30 à 14 h et de 16 h 30 à 23 h et je ferai en sorte que les prix soient attractifs ». Une petite étude de marché qu'elle a menée sur le quartier montre qu'un tiers de la population fréquente déjà un magasin de proximité et que la moitié trouve l'idée intéressante. De toutes façons, elle en est convaincue : « Vous verrez, tout le monde viendra !»