«Je pensais que quand on était tout en haut, on était un homme libre. » Erreur d'appréciation. Après avoir connu à Paris la vie trépidante de patron d'une grosse entreprise, puis l'envie de tout larguer, avant de toucher le fond en côtoyant le monde douloureux de la rue, Robert Bruce est enfin en paix avec lui-même. À soixante-deux ans, le visage marqué par l'existence, il vous accueille de sa poignée franche et bienveillante sur le seuil de sa maison de Bacqueville-en-Caux, avant de faire les présentations avec son compagnon de route, pudiquement retranché derrière l'arbre : « mon âne… Platon. » « J'avais lu Robert Louis Stevenson, sa traversée des Cévennes avec Modestine », raconte
t-il. C'est à cette époque qu'il a eu envie d'acheter son premier âne et commence ses marches. « Un homme qui se promène seul est toujours suspect. Mais la présence de l'âne rassure, lève les inhibitions. C'est un formidable moyen de communication ! » Depuis trois ans, il s'est établi dans le Pays de Caux et chaque été part sur les chemins, de village en village, vendre ses récits, au devant des rencontres. « J'ai réinventé la profession de colporteur », sourit-il en présentant sa carte, obtenue en bonne et due forme à la préfecture de police. Peutêtre la seule du pays ! Il colporte ses idées, nourrit sa vie de ses voyages intérieurs. Intuitivement, il pourrait penser que la sagesse n'est plus très loin ; pour autant il n'a pas de certitudes, juste des convictions. Cadres dirigeants, mères de famille, employés, agriculteurs, tous, gens ordinaires : « Il n'y a pas une journée où l'on ne fait pas une rencontre. » Et chaque rencontre est une chance d'aller à l'essentiel, de se débarrasser des futilités, de passer le relais des émotions, d'offrir à chacun sa petite parenthèse de rêve. Notre monde d'égoïsme, Robert Bruce n'y croit pas : « Dès qu'on leur présente une image plus sereine, les gens perdent leur méfiance et leurs craintes, s'arrêtent et parlent. Pour eux, je représente le sentiment de liberté. » Partout où il va, Robert Bruce est accueilli : « Il y a toujours quelqu'un qui échangera son pain contre votre histoire. » Celle d'un homme qui un jour, a eu envie de reprendre tout à zéro. Avec son âne, il a appris l'humilité : Car dans ce couple, « ce n'est pas l'homme qui dirige : il doit s'adapter au pas de l'âne. » Un pas lent,
exemplaire, obstinément logique. « C'est un contemplatif », reconnaît Robert Bruce, glissant un oeil complice vers son compagnon, « et la contemplation, c'est le début de l'action… »